Françoise de Graffigny (1695-1758)

Françoise de Graffigny
Par Pierre-Augustin Clavareau en 1750

Françoise de Graffigny, écrivaine du XVIIIe siècle, est une autrice à succès de son vivant. Pourtant son parcours de femme est troublant : elle parvient à se libérer d’un mariage pendant lequel elle est violentée par son mari ; elle refuse de se remarier en faisant le pari de vivre de ses écrits. C’est une figure d’exception, même à ce siècle des Lumières.

Son roman à succès les Lettres d’une Péruvienne, machine de guerre contre la société patriarcale, lui vaut la célébrité. Pourtant, l’histoire littéraire, essentiellement consacrée aux œuvres des hommes depuis des siècles, l’a radicalement effacée, comme bien d’autres.

Elle renaît aujourd’hui à la faveur de la prise de conscience collective : la société s’est privée pendant des siècles de modèles de femmes créatrices et de leurs œuvres dont la lecture nous apparaît enfin indispensable.

Voici donc Françoise de Graffigny au programme du baccalauréat de 2026. L’événement doit être signalé… et fêté ! Ce portrait lui rend hommage.

Un mariage forcé

Elle naît sous le nom d’Issembourg du Buisson d’Happoncourt en 1695 à Nancy et elle n’a pas d’autre choix que de se marier à dix-sept ans avec un officier choisi par la famille. La voici aussitôt violentée. Ses trois enfants meurent en bas âge. Françoise de Graffigny semble condamnée au sort de nombreuses femmes de son époque, piégée dans un mariage subi.

Elle obtient pourtant, à titre tout à fait exceptionnel, la séparation de corps. Plusieurs personnes avaient pu témoigner des violences infligées à cette épouse battue. Jamais la jeune femme ne se remarie. Elle savoure sa nouvelle liberté, en dépit des difficultés d’argent.

Les Oubliées de Marie Cazin
Les Oubliées de Marie Cazin (détail)

L’écriture libératrice

Françoise de Graffigny trouve son salut dans l’écriture. Elle assouvit son besoin d’écrire dans les lettres, comme nombre de femmes qui, par souci de leur honneur et de leur pudeur, s’interdisent toute publication littéraire. Ainsi, à sa mort, elle laisse plus de deux mille cinq cents lettres adressées à François-Antoine Devaux, poète Lorrain dit Panpan, dont l’amitié lui semble un modèle idéal de relation avec un homme.

Pour assurer son indépendance financière, elle se met au service de la duchesse de Richelieu comme dame de compagnie. Elle se rapproche un moment de Voltaire, à Cirey, au château d’Emilie du Chatelet.

Mais c’est à Paris qu’elle devient femme de lettres : elle fréquente le cercle littéraire La Société du bout du banc qui lui permet enfin, en 1739, à l’âge de quarante-quatre ans, de rencontrer philosophes et littéraires en pleine gloire, comme Marivaux et Rousseau. La voici prête à découvrir son propre talent d’écrivaine.

Lecture de Molière par Jean-François de Troy, vers 1728.

Succès littéraire

Lettres d'une Péruvienne

Françoise de Graffigny publie sa première œuvre en 1747, Les Lettres d’une Péruvienne. C’est un succès immense. Mais anonyme ! Pourtant les lecteurs reconnaissent aisément la talentueuse et rebelle défenseuse de liberté et d’indépendance derrière son héroïne :

Zilia, jeune fille péruvienne, est enlevée brutalement par des Espagnols au sein même du temple du Soleil. Puis elle est vendue à un officier français. Désespérée dans son exil, elle écrit à Aza, son fiancée demeuré au pays. Consternée par les mœurs de la cour de Louis XV, elle offre avec une feinte naïveté qui doit bien amuser son autrice, un tableau acerbe de la société française.

« Un geste pré-féministe »

C’est une expression de Martine Reid qui dit clairement l’audace de Françoise de Graffigny à son époque : la lettre 34, en particulier, est ajoutée dans une deuxième édition en 1752 ; les propos de Françoise de Graffigny, portés par son personnage féminin, font bondir la critique, d’autant que l’écrivaine signe cette fois-ci de son nom la nouvelle publication du roman.

Zilia remet en cause l’éducation des jeunes filles contraintes par l’éducation religieuse à un comportement contre nature. La jeune péruvienne est la porte-parole de l’autrice qui ose à travers elle un véritable manifeste féministe avant l’heure.

« Ici, loin de compatir à la faiblesse des femmes, celles du peuple, accablées de travail n’en sont soulagées ni par les lois, ni par leurs maris ; celles d’un rang plus élevé, jouet de la séduction ou de la méchanceté des hommes, n’ont, pour se dédommager de leurs perfidies, que les dehors d’un respect purement imaginaire, toujours suivi de la plus mordante satire. » Lettre 33

lettre 34

« Elles ne sont pas mieux instruites sur la connaissance du monde, des hommes et de la société. Elles ignorent jusqu’à l’usage de leur langue naturelle. Il est rare qu’elles la parlent correctement. » Lettre 34

« C’est dans cette ignorance que l’on marie les filles à peine sorties de leur enfance. »

La gloire… puis l’effacement jusqu’à la renaissance

Françoise de Graffigny connait encore de beaux succès littéraires, en particulier avec sa pièce de théâtre Cénie, jouée à la Comédie française. Lorsqu’elle meurt en 1758, à soixante-trois ans, elle laisse une œuvre épistolaire immense, éditée en 15 volumes sous la direction de J. Alan Dainard et English Showalter à la Voltaire Foundation (Oxford) de 1985 à 2016. On lui doit aussi plusieurs pièces de théâtre, des journaux intimes, une nouvelle. Cependant, son œuvre n’est jamais entrée dans l’histoire littéraire. Sa reconnaissance posthume ne date que des années 70 avec l’apparition des études de genre. Preuve de son renouveau aujourd’hui : Lettres d’une Péruvienne est au programme du baccalauréat 2026 au titre d’une œuvre féministe.

Il faut signaler le dossier de la Bnf sur Françoise de Graffigny dans sa page « Essentiels ». Après une rapide présentation de l’écrivaine, son roman épistolaire fait l’objet d’une analyse illustrée d’extraits des lettres. Surtout, Martine Reid explique dans un enregistrement audio de cinq minutes trente comment cette « machine de guerre » a conquis un lectorat au temps où les Lumières permettaient une certaine liberté d’expression et de critique, avant que la « machine à effacer » les créatrices (expression d’Eliane Viennot) ne se mette en marche.

On peut aussi écouter la lecture des Lettres d’une Péruvienne sur France culture : en janvier 2026, Hélène Morelli a lu pendant cinq épisodes le roman épistolaire dans l’émission Lectures du soir.
Et Le Book club de Marie Richeux a aussi rendu un bel hommage à Françoise de Graffigny le 18 mars 2026, en présentant une analyse à la fois biographique mais aussi littéraire de l’œuvre au programme du baccalauréat.
L’entrée institutionnelle de Françoise de Graffigny dans le monde des lettres semble ainsi tout à fait accomplie.

Pour lire les textes de Françoise de Graffigny, consulter la bibliothèque numérique de la BNF Gallica.

Retour en haut