
Françoise de Graffigny, écrivaine du XVIIIe siècle née d’Issembourg du Buisson d’Happoncourt, sort enfin de l’ombre. Son roman à succès les Lettres d’une Péruvienne, machine de guerre contre la société patriarcale, lui vaut cette nouvelle célébrité.
Autrice à succès à son époque, l’histoire littéraire essentiellement consacrée aux œuvres de hommes depuis des siècles, l’avait radicalement effacée, comme bien d’autres.
Un mariage forcé
Elle naît en 1695 à Nancy et n’a pas d’autre choix de se marier à dix-sept ans avec un officier choisi par la famille. La voici aussitôt violentée. Ses trois enfants meurent en bas âge. Françoise de Graffigny semble condamnée au sort de nombreuses femmes de son époque, piégée dans un mariage subi. Elle obtient pourtant, à titre tout à fait exceptionnel, la séparation de corps. Plusieurs personnes avaient pu témoigner des violences infligées à cette épouse battue. Jamais la jeune femme ne se remarie. Elle savoure sa nouvelle liberté, en dépit des difficultés d’argent.
L’écriture libératrice
Françoise de Graffigny trouve son salut dans l’écriture. Elle assouvit son besoin d’écrire dans les lettres, comme nombre de femmes qui, par souci de leur honneur et leur pudeur, s’interdisent toute publication littéraire. Ainsi, à sa mort, elle laisse plus de deux mille cinq cents lettres adressées à François-Antoine Devaux, poète Lorrain dit Panpan, dont l’amitié lui semble un modèle idéal de relation avec un homme.
Pour assurer son indépendance financière, elle se met au service de la duchesse de Richelieu comme dame de compagnie. Elle se rapproche un moment de Voltaire, à Cirey, au château d’Emilie du Chatelet. Mais c’est à Paris qu’elle devient femme de lettres : elle fréquente le cercle littéraire La Société du bout du banc qui lui permet enfin, en 1739, à l’âge de quarante-quatre ans, de rencontrer philosophes et littéraires en pleine célébrité comme Marivaux et Rousseau. La voici prête à découvrir son propre talent d’écrivaine.
Succès littéraire
Françoise de Graffigny publie sa première œuvre en 1747, Les Lettres d’une Péruvienne. C’est un succès immense. Mais anonyme ! Pourtant les lecteurs reconnaissent aisément la talentueuse et rebelle défenseuse de liberté et d’indépendance derrière son héroïne : Zilia, jeune fille péruvienne, est enlevée brutalement par des Espagnols au sein même du temple du Soleil. Puis elle est vendue à un officier français. Désespérée dans son exil, elle écrit à Aza, son fiancée demeuré au pays. Consternée par les mœurs de la cour de Louis XV, elle offre avec une feinte naïveté qui doit bien amuser son autrice, un tableau acerbe de la société française.
« Un geste pré-féministe »
C’est une expression de Martine Reid qui dit clairement l’audace de Françoise de Graffigny à son époque : la lettre 34, en particulier, est ajoutée dans une deuxième édition en 1752 : les propos de Françoise de Graffigny, portés par son personnage féminin, font bondir la critique, d’autant que l’écrivaine signe cette fois-ci de son nom la nouvelle publication du roman.
Zilia remet en cause l’éducation des jeunes filles contraintes par l’éducation religieuse à un comportement contre nature. La jeune péruvienne est la porte-parole de l’autrice qui ose à travers elle un véritable manifeste féministe avant l’heure.


« Il m’a fallu beaucoup de temps, mon cher Aza, pour approfondir la cause du mépris qu’on a presque généralement ici pour les femmes. »
Elles ne sont pas mieux instruites sur la connaissance du monde, des hommes et de la société. Elles ignorent jusqu’à l’usage de leur langue naturelle. Il est rare qu’elles la parle correctement.
C’est dans cette ignorance que l’on marie les filles à peine sorties de leur enfance.
La gloire… puis l’effacement jusqu’à la renaissance
Françoise de Graffigny connait encore de beaux succès littéraires, en particulier avec sa pièce de théâtre Cénie, jouée à la Comédie française. Lorsqu’elle meurt en 1758, à soixante-trois ans, elle laisse une œuvre épistolaire immense, éditée en 15 volumes sous la direction de J. Alan Dainard et English Showalter à la Voltaire Foundation (Oxford) de 1985 à 2016. On lui doit aussi plusieurs pièces de théâtre, des journaux intimes, une nouvelle. Cependant, son œuvre n’est jamais entrée dans l’histoire littéraire. Sa reconnaissance posthume ne date que des années 70 avec l’apparition des études de genre.
Preuve de son renouveau aujourd’hui : Lettres d’une Péruvienne est au programme du baccalauréat 2026 au titre d’une œuvre féministe.
Il faut signaler le dossier riche de la Bnf sur Françoise de Graffigny dans sa page « Essentiels ». Après une rapide présentation de l’écrivaine, son roman épistolaire fait l’objet d’une analyse illustrée d’extraits des lettres. Surtout, Martine Reid explique dans un audio de cinq minutes trente comment cette « machine de guerre » a conquis un lectorat au temps où les Lumières permettaient une certaine liberté d’expression et de critique, avant que la « machine à effacer » (expression d’Eliane Viennot) les créatrices ne se mette en marche.
On peut aussi écouter la lecture des Lettres d’une Péruvienne sur France culture : en janvier 2026, Hélène Morelli a lu pendant cinq épisodes le roman épistolaire dans l’émission Lectures du soir.
Et Le Book club de Marie Richeux a aussi rendu un bel hommage à Françoise de Graffigny le 18 mars 2026, en présentant une analyse à la fois biographique mais aussi littéraire de l’œuvre au programme du baccalauréat.
L’entrée institutionnelle de Françoise de Graffigny dans le monde des lettres semble ainsi tout à fait accomplie.