
L’actualité littéraire met de plus en plus en lumière des écrivaines oubliées ; elle s’interroge sur ce phénomène consternant : pourquoi les femmes ont-elles été exclues du champ littéraire, par le mépris ou simplement l’oubli ? La critique littéraire se donne aujourd’hui pour vocation de réparer ces manquements, de restituer le travail des créatrices dans tous les domaines. Tant d’œuvres perdues, tant de combats livrés dans l’ombre… Chacun.e se mobilise en faveur d’un matrimoine littéraire enfin reconnu malgré les pertes irrémédiables.
Ainsi renaissent des figures d’écrivaines.
La scandaleuse Rachilde enfin reconnue
Ces derniers mois, plusieurs biographies d’écrivaines ont permis de découvrir leur apport à l’histoire des idées. Ainsi, Soledad Soria Berrocosa s’est intéressée à Rachilde, une écrivaine qui semble avoir échappé à l’invisibilisation. Mais on ne retient d’elle que le scandale de son roman érotique Monsieur Venus, censuré lors de sa publication en 1884. Sa liberté de mœurs la sauve d’une certaine manière de l’oubli : elle parvient à obtenir de la préfecture de Paris un droit de travestissement, à savoir la permission de s’habiller en homme. Mais la richesse de son œuvre est presque totalement méconnue : soixante-cinq ouvrages au total !
Dans son ouvrage Rachilde, la femme critique littéraire au Mercure de France (L’Harmattan), la chercheuse Soledad Soria Berrocosa révèle l’ampleur de son œuvre littéraire, au-delà de son image sulfureuse.
En particulier, Rachilde (1860-1953) a largement contribué à faire connaître la production romanesque de son temps avec ses chroniques dans la revue Le Mercure de France. Elle a soutenu, grâce à son salon littéraire du mardi, ses amis écrivains, les plus grands de l’époque comme Verlaine, Apollinaire, Mallarmé…

« Partant du constat que la critique littéraire au féminin demeure encore une terra incognita, il faut rappeler que cette activité, si genrée soit-elle, a pourtant élevé Rachilde au rang des figures majeures de la littérature à la Belle Époque. Pendant plus de trente ans, elle mena la rubrique « Les Romans » dans la prestigieuse revue le Mercure de France.
Sa contribution à la vie littéraire d’une époque complexe mais passionnante ne pouvait plus rester dans l’ombre. Reconnaître non seulement sa valeur critique, mais aussi mettre en avant sa générosité envers ses confrères et ses consœurs, était pour nous un devoir de justice ; une justice qui s’est fait attendre, mais qui, aujourd’hui, vient rompre l’hymen de la phallocritique de l’époque. » (Soledad Soria Berrocosa, Rachilde, la femme critique littéraire au Mercure de France).
On peut aussi retrouver un portrait de Rachilde dans la chronique Fières de Lettres à l’initiative de l’initiative de la BNF.
Hommage à Alice Rivaz (1901-1998)

Ecrivaine suisse, Alice Rivaz, (Golay de son vrai nom) méritait une réédition de ses ouvrages. Les Editions Zoé (Chêne-Bourg – Genève) republient dix de ses textes dans un ouvrage intitulé Feu couvert et autres récits féministes.
L’autrice manifeste la force de son engagement dans des romans, des récits et des essais sur la condition des femmes et des minorités . Annie Ernaux la considère comme « une vraie sœur en féminisme ». Rivaz analyse avec finesse les rapports entre femmes et hommes dans une société où les préjugés de genre menacent la capacité de chacun à comprendre l’autre. Elle en mesure les conséquences, en particulier sur la place des femmes en littérature et le discrédit jeté sur leurs écrits :
« Il y a des qualités féminines, extrêmement bénéfiques sur le plan des relations humaines et familiales, mais qui sur celui de l’écriture, en particulier quand elles se manifestent avec une sorte de surenchère, voire de paroxysme, sont mal supportées et rejetées. Ainsi en va-t-il de la douceur, qualité en soi insigne, mais qui s’étalant avec insistance dans un texte, peut être ressentie comme « douceâtre », « doucereux », épithètes fort péjoratives dans le domaine littéraire ».
Sur cet ouvrage, lire la critique de la revue En attendant Nadeau par Maya Ouabadi (30 juin 2026).

Plusieurs publications récentes permettent aussi de mieux comprendre, tout en nuances, le regard des hommes sur les femmes artistes et écrivaines.
Balzac et la question femme, « chose si mystérieuse »

Balzac, créateur de personnages féminins aux multiples facettes, marque une réelle originalité, au-delà des stéréotypes attendus de son époque. L’ouvrage Balzac et la question femme Des filles d’Ève (Classiques Garnier, 2026), sous la direction de Céline Duverne, Jacques-David Ebguy et Lucie Nizard, révèle un Balzac critique d’une vision monochrome des femmes, telle qu’on la trouvait chez Walter Scott :
« Poser la « question femme » à Balzac, c’est se confronter aux circonvolutions d’un discours oscillant entre l’affirmation de maximes conservatrices et la dénonciation visionnaire de la sujétion féminine et de la comédie des rôles genrés. »
Dans Ferragus, on lit :
« Nous mourrons tous inconnus. C’est le mot des femmes et celui des auteurs. » Le romancier ne manque pas de se reconnaître dans ces destinées à la fois glorieuses et en même temps menacées de l’oubli.
Il rompt avec une logique fictionnelle à visée moralisatrice, en particulier dans La Physiologie du mariage qui procède de manière inattendue à un renversement du modèle patriarcal :
« La femme est un délicieux instrument de plaisir, mais il faut en connaître les frémissantes cordes, en étudier la pose, le clavier timide, le doigté changeant et capricieux. Combien d’hommes se marient sans savoir ce qu’est une femme ! »
Le « mais » en dit long sur le regard paradoxal de l’homme sur la femme, à la fois « instrument » de son bon plaisir et tout aussi bien sujet, elle-même, de son propre plaisir. Homme de son époque, Balzac franchit pourtant les frontières des genres, sensible en quelque sorte à la question femme.
Dans La Muse du département (1843), il évoque les vertus du roman réaliste, « l’avide scalpel du Dix-Neuvième Siècle » qui allait, « conduit par la nécessité de trouver du nouveau, fouiller les coins les plus obscurs du cœur. »
Une nouvelle histoire de la poésie, avec les femmes

Dans le domaine de la poésie, il faut signaler l’important travail de Christophe Dauphin : Pour un soleil de femmes, t. 1 : Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine (Écouen, Les Hommes sans épaules, 2025).
L’ambition est d’écrire une contre-histoire de la poésie contemporaine, prévue en deux volumes :
« s’intéresse à l’essor de la femme en littérature et en poésie, aux combats difficiles menés par celle qui, en 1901, a choisi de prendre son destin en mains, de ne plus laisser à l’homme le soin de l’écrire à sa place et qui, parallèlement à l’œuvre, et même parfois en son sein, s’engage dans la lutte contre les injustices, les inégalités. »
L’empan est large puisqu’il couvre le tout début du XXe siècle à nos jours dans différents pays, de la France à l’Iran, en passant par l’Espagne, l’Arménie, le Bangladesh, l’Ukraine, le Liban ou la Palestine. Alain Roussel en présente une critique dans la revue en ligne En attendant Nadeau (3 février 2026).

La recherche, collective et active, parvient, on le voit à travers ces quelques recensements de publication, à construire une nouvelle histoire littéraire où les créatrices prennent progressivement leur place aux côtés de leurs homologues masculins, « et autres », comme écrivait Balzac sur l’enseigne de la pension Vauquer…