
Raymonde Vincent, lauréate du prix Femina en 1937, a été invisibilisée pendant presqu’un siècle. La réédition récente de son premier roman Campagne l’a enfin révélée à la lumière. Son parcours étonnant fait penser à celui de Marguerite Audoux, elle aussi miraculée de la littérature.
La lecture de Campagne est un éblouissement ; comment une telle œuvre a-t-elle pu être oubliée ? Au total, Raymonde Vincent a publié huit romans entre 1937 et 1977 chez des éditeurs en vue, Stock, Le Seuil et Julliard. Le dernier roman, Hélène, parut après sa mort en 1991. Quant à sa dernière œuvre, publiée trois ans avant sa mort en 1982, elle nous est aussi très précieuse : son autobiographie, Le Temps d’apprendre à vivre, nous permet de mieux comprendre comment une telle destinée fut possible.
Une paysanne à Paris
Raymonde Vincent naît et meurt dans l’Indre, au pays de George Sand. Entre 1908 et 1985, ses dates de vie, elle parvient à échapper, par son caractère idéaliste et rebelle, à la servitude de la vie rurale, à l’usine, sans instruction ni soutien familial. Issue d’une famille de cultivateurs, Raymonde perd sa mère à l’âge de quatre ans ; c’est elle qui rapidement tient la maison auprès de son père métayer et de ses quatre frères et sœur. Elle va ensuite travailler à l’usine des 100 000 chemises de Châteauroux mais elle en est renvoyée. Raymonde a dès l’enfance ressenti une soif de liberté, renforcée par son extrême sensibilité à la beauté de la nature et aux forces cosmiques si puissantes à la campagne. Son autobiographie en témoigne :


Raymonde s’est sauvée à dix-sept ans à Paris. Elle travaille dans une laiterie pour échapper à la misère ; elle est couturière puis modèle pour les peintres du quartier Montmartre. La rencontre en 1927 avec l’écrivain suisse Albert Béguin lui fait découvrir un monde nouveau.
Albert Béguin (1901-1957) qu’elle épousera en 1929, n’est pas encore le célèbre critique littéraire qu’on connaît, et ni le futur patron de la revue Esprit après la mort de Mounier (1950), mais un simple libraire, lettré passionné, qui fut frappé par la beauté et l’esprit de cette jeune fille qui ne connaissait alors que son catéchisme. Avec lui, elle découvre notamment Paul Claudel, Bernanos, Léon Bloy sur lesquels Béguin écrira des essais, tous trois auteurs chrétiens dont l’influence se fait sentir d’ailleurs dans Élisabeth. (Les Ensablés – Elisabeth de Raymonde Vincent, in ActuaLitté).

Raymonde Vincent en Campagne
La correspondance de Raymonde Vincent et d’Albert Béguin est aussi une ressource abondante d’informations sur la personnalité de l’écrivaine. Intitulé Nous vivons côte à côte d’une existence toute mêlée. Correspondance 1927-1957 , ce recueil de lettres est un véritable roman épistolaire : il fait revivre le monde littéraire de l’époque et permet de mieux comprendre l’entrée de la jeune paysanne en littérature.
Mariée à Albert Béguin, elle se sent souvent seule et livrée à elle-même. Albert est recteur à l’université de Halle en Allemagne, puis professeur à l’université de Bâle, à partir de 1937. Critique littéraire reconnu sur le romantisme allemand, il publie en 1937 L’âme romantique et le rêve. C’est lui qui devient, à la mort d’Emmanuel Mounier (1905-1950), le directeur de la revue Esprit. Ils sont à Berlin et elle repense à son enfance dans le Berry. L’écriture lui permet de retrouver ses années enfuies. Albert lui a prodigué des livres qui lui révèlent la puissance des mots et leur vertu apaisante. Campagne est terminé en 1937.
Voici, dans une lettre d’Albert, l’expression de son admiration pour l’épouse écrivaine :

D’abord, que j’ai relu coup sur coup les épreuves de Campagne et de Blanche, et que, malgré la fatigue et la minutie de ce travail, j’y ai pris plus que du plaisir. A la fois, je reconnaissais ces textes si souvent relus sous toutes leurs formes successives, et je les lisais comme la première fois. (…) Ces lectures m’ont beaucoup occupé l’esprit, et m’ont remis devant le mystère de leur naissance. Comment se fait-il qu’ils soient tellement vous-même que je vous reconnais à chaque page, et qu’en même temps, je n’arrive pas à concevoir qu’ils soient de vous ? C’est plus que le mystère de l’invention poétique, c’est le secret même de la personne, et cette chose assez effrayante qu’on vive côte à côte, d’un existence toute mêlée, dans une connaissance très grande l’un de l’autre, et pourtant avec cette immense part d’inconnu qui vous échappe ! (D’Albert Béguin à Raymonde Vincent – Le 6 décembre 1943, in Nous vivons côte à côte d’une existence toute mêlée. Correspondance 1927-1957, Le Passeur, 2025).

Réédité aux éditions Le Passeur , ce roman, à la grâce enchanteresse, rafla le prix Femina au nez et à la barbe de Robert Brasillach et d’Henri Bosco, avant d’être salué par Colette, Paul Claudel et bien d’autres.
A l’intensité des entrées en littérature, il allie la virtuosité des coups de maître, avec un éclat d’autant plus inédit qu’on le doit à une Berrichonne qui n’avait reçu, pour toute éducation, que le catéchisme. Elle écrira huit autres livres avant de tomber dans l’oubli. (Juliette Einhorn, Le Monde, 31 mai 2023)
A travers le personnage de Marie, jeune paysanne berrichonne, Raymonde Vincent replonge dans l’univers de l’éveil des sens et des épreuves d’une vie que nul renoncement, nul ressentiment ne parvient à ternir. Le roman est un hymne à une force vitale imprégnée de spiritualité tantôt chrétienne, tantôt simplement cosmique. L’âme s’élève sans jamais s’isoler de la réalité sensible, sensuelle et affective. L’évocation du jour de la première communion des jeunes paysans à peine catéchisés dit à la fois l’émerveillement du sacré et la douceur charnelle de la nature.
Ainsi, les cerises finissaient de mûrir tout au fond du jardin sans que personne parmi ce petit monde gourmand y touchât. Raymond, lui, fut tout de suite pris d’une grande ferveur. Il voyait toutes les choses baigner dans une ivresse infinie, le jardin, l’église, les images sacrées, tout cela était neuf et lumineux comme le soleil matinal qui s’élève au-dessus des fraîcheurs d’avril. (Campagne, Le Passeur, 2023, J’ai lu, p. 180)
D’âme et de sens
Les éditions Le Passeur ont sauvé de l’oubli un autre roman, Elisabeth, publié en 1946.
« Après le succès fulgurant de son premier roman, Campagne (Prix Femina 1937), Raymonde Vincent nous offre avec Élisabeth son œuvre la plus pure et la plus spirituelle.
Débuté à l’été 1939, on y retrouve le désenchantement d’une génération, celle des jeunes écrivains partisans d’un réalisme chrétien à l’aube de la Seconde Guerre mondiale.

L’héroïne est éprise de légèreté, elle cherche le paradis sous le poids de la conscience de son incarnation pour répondre à son « envie de pleurer et de parler à l’invisible avec les mots que l’on trouve toujours pour un être unique, des mots d’amour ».
Dans ces pages, c’est l’expression très symbolique et personnelle de la miséricorde qui se déploie, par une romancière qui, à l’heure d’aborder son récit, apprend la mort subite de son père – dont la figure est abordée dans l’inédit en annexe – et ne parvient ni à y croire, ni à s’en émouvoir. » (Quatrième de couverture)
« J’ai apprécié de votre Élisabeth la délicatesse ravissante et la spiritualité exquise. »
Paul Claudel
Puissent les rééditions de ses autres romans voir le jour et que l’œuvre complet de Raymonde Vincent enrichisse à nouveau librairies et bibliothèques.




1937 : Campagne, Éditions Stock – prix Femina; réédité en 1944 avec des dessins d’André Jordan, puis en 2023 aux éditions Le Passeur, suivi de l’inédit Se souvenir de ma mère, préface de Renan Prévot.
1939 : Blanche, Éditions Stock
1943 : Élisabeth, Éditions Stock ; réédité en 2024 aux éditions Le Passeur.
1945 : Seigneur, retirez-moi d’entre les morts, Éditions Egloff.
1950 : Les Noces du matin, Éditions du Seuil
1962 : La Couronne des innocents, Éditions Le Seuil
1977 : Les Terres heureuses, Éditions Julliard
1982 : Le Temps d’apprendre à vivre, Éditions Julliard
1991 : Hélène (édition posthume), coll. « Voyage immobile », Éditions Christian Pirot
2026 : Nous vivons côte à côte, d’une existence toute mêlée Correspondance 1927-1957 (avec Albert Béguin), Édition Le Passeur, 2025