Pour Eugénie de Guérin, écrire c’était respirer. Mais elle savait quel rôle une femme devait tenir à son époque. Comme bien des femmes du 19e siècle, elle assouvit sa soif de création littéraire dans une abondante correspondance et un journal destiné à son frère, quelques poèmes aussi.
Chrétienne fervente, toute dévouée à sa famille dont la mère meurt précocement, elle vénère son frère Maurice. C’est lui l’écrivain. Elle consacre sa vie à essayer de faire publier son œuvre. Cependant, ironie du sort : c’est son œuvre à elle qui est publiée en premier. Et c’est le fait d’un homme : Jules Barbey d’Aurevilly, grand ami de Maurice de Guérin, trouva dans les écrits de la sœur une telle force d’inspiration qu’il en publia quelques uns sous le titre Reliquiae en 1855 à Caen. Puis c’est Sainte-Beuve, avec le soutien du même éditeur Guillaume Trébutien, qui publia l’intégralité du Journal en 1862, puis ses Lettres.
Publiée, presque contre son gré

Eugénie n’aurait jamais quitté le petit château du Cayla près d’Albi, s’il n’avait fallu se rendre à Paris pour le mariage de son frère Maurice avec Caroline de Gervain. Elle, la toute modeste à la foi inébranlable, n’aurait jamais cessé ses travaux domestiques si elle n’avait dû rester auprès de son frère malade dans l’hôtel particulier des Gervain. Jules Barbey d’Aurevilly fit alors son apparition.

La Guérine lui parut laide mais son verbe l’éblouit. A la mort de Maurice en 1839, son grand ami Jules devient pour Eugénie le substitut du frère. Elle continue donc de destiner à Maurice défunt son journal intime, tout en écrivant des lettres à Jules :
« … puisque vous êtes là, frère vivant, et avez plaisir de m’entendre, je continue ma causerie intime ; je rattache à vous ce qui restait là, tombé, brisé par la mort. J’écrirai pour vous comme j’écrivais pour lui. Vous êtes mon frère d’adoption, mon frère de cœur. Il y a là-dedans illusion et réalité, consolation et tristesse : Maurice partout. » (lettre du 19 octobre 1839, trois mois après la mort de Maurice).
Eugénie compte sur Jules, au cœur du Paris littéraire, pour assurer la publication des écrits de son frère. Mais George Sand n’y voit que « tristesse naïve » et Maurice a détruit nombre de ses poèmes.
Très vite cependant, le « frère vivant » découvre un cahier de la Guérine qui le bouleverse. L’ami Trébutien, éditeur à Caen, ébahi à son tour, œuvre à la publication. Mais les deux hommes ont une idée bien précise de ce qu’ils attendent d’une femme. Ils coupent donc allègrement dans l’impétuosité et la détermination de leur écrivaine. Ils en font ainsi la représentation parfaite de la femme virginale, dévouée et docile, telle qu’on la rêve au 19e siècle. Et comme la femme idéale ne doit pas pas avoir de vie publique, « ce volume imprimé en petit nombre ne se vend pas « .
Dommage, Eugénie est morte depuis sept ans en 1848, avec la rancœur de n’avoir vu d’œuvre publiée ni de son frère ni d’elle-même. Le volume des Reliquiae fut unanimement salué par les happy few destinataires des rares exemplaires.

Une œuvre revue et corrigée par trois hommes

Entre en scène un nouvel admirateur d’Eugénie de Guérin, Sainte-Beuve : « Ce petit volume, rempli d’une suave et haute pensée ». Mais comment une pensée pourrait venir à une femme ? Paris s’enflamme et prête à Barbey d’Aurevilly l’œuvre de la Guérin. L’intéressé trouve l’idée géniale. Après tout, c’est bien à lui qu’on doit l’œuvre d’une femme inspirée par le « frère de cœur ».
Une sourde rivalité entre l’académicien Sainte-Beuve et le fougueux Barbey d’Aurevilly s’active autour des écrits de Maurice et d’Eugénie. L’éditeur choisit l’académicien pour l’édition des Reliquiae de Maurice de Guérin en 1861. Jules disparait de la scène guérinienne.
Trébutien revient alors vers la sœur dont l’œuvre lui est un véritable salut : » C’est à Eugénie et à Eugénie seule que je me suis dévoué avec cette sorte de culte ». Journal et fragments parait en 1863, suivi de treize rééditions dans les deux années suivantes et d’une traduction en anglais en 1865. L’Académie française couronne Le Journal du prix Montyon.
Lorsque Barbey d’Aurevilly publie, plus de vingt ans plus tard en 1877, sa série de portraits d’écrivaines sous le titre de Bas bleus, il n’oublie pas Eugénie de Guérin. Mais c’est pour mieux renvoyer les femmes à leur fourneau : « les femmes qui écrivent ne sont plus des femmes. (…) Ce sont des hommes – du moins de prétention – et manqués ! » Oubliée, reniée, l’admiration du poète pour la talentueuse écrivaine.

Il faut attendre 1934 pour que l’abbé Barthès restitue le texte exact et complet du journal, défiguré par ses éditeurs précédents.
Depuis, elle est presque totalement oubliée mais fidèle à elle-même :
« La femme poète est un être idéal, tout à fait à part de la vie que je mène, vie d’occupation, vie de ménage, qui absorbe tous mes moments. Le moyen de faire autrement ? Je ne le sais pas ; et d’ailleurs, c’est là mon devoir, je ne veux pas en sortir. » (Journal, 3 janvier 1835).
Eugénie de Guérin, mémoire vivante

Malgré son absence des histoires littéraires, Eugénie de Guérin survit dans le monde des lettres. Je me suis appuyée sur l’ouvrage de Carole Wrona, Le Roman d’un livre (Atlantes, 2024) qui se lit comme un roman…

L’association des Amis des Guérin publie chaque année depuis 1933 une revue consacrée au frère et à la sœur, L’Amitié guérinienne. Le dernier numéro, le 204, vient de sortir sous la direction de Marie-Catherine Huet-Brichard aux Classiques Garnier.
Le château familial de Cayla est devenu un musée où plane encore l’âme inspirée d’Eugénie, la maîtresse des lieux avec sa sœur Marie qui eut fort à faire avec les éditeurs avides de sa fratrie.

Plusieurs études ont été consacrées à Eugénie de Guérin :
Eugénie de Guérin d’après des documents inédits d’Emile Barthès (Paris-Albi, Librairie Lecoffre, 1929),
« Silhouette d’Eugénie de Guérin », Etudes françaises, juin 1965, p. 3-38,
Eugénie de Guérin ou une chasteté ardente de Wanda Bannour (Albien Michel, 1983),
A la rencontre d’Eugénie de Guérin d’Alain Soriano (Gaillac, Tarn, 2005),
Le Parcours transatlantique du Journal d’Eugénie de Guérin, un cas de transfert culturel (1850-1950) de Mathilde Kang (Allemagne, Peter Lang, 2009).
« A présent, seule, en repos, dans ma chambrette ; je lirais, j’écrirais beaucoup, je ne sais sur quoi, mais j’écrirais. Je me sens la veine ouverte. » (Journal, 14 mars 1836)
