
Femmes de lettres, tel est le titre du nouveau catalogue de la Librairie Vignes située à Paris au 57, rue Saint-Jacques mais aussi dans le Limousin, à Eymoutiers. Disponible dans une belle version imprimée ou directement en ligne, il comporte 300 livres rares, tous écrits par des femmes de lettres depuis la Révolution française.
À côté d’éditions précieuses et de correspondances inédites de classiques comme Simone de Beauvoir, Colette, Renée Vivien ou Marguerite Yourcenar, nombre des livres sont signés d’autrices méconnues : Hermance Lesguillon (1812-1882), Louise Crombach (1815-1894), Jean Bertheroy (1858-1927)…
Un catalogue de femmes de lettres
Cet inventaire d’une grande richesse parcourt deux siècles de littérature écrite par des femmes. Henri Vigne et ses trois collaboratrices, Julie Féraud, Sophie Roussel et Marie-Louise Sauvourel, ont rédigé de précieuses notices de présentation de chaque ouvrage, 298 au total ! Tel est l’objectif de cette équipe de professionnel.les du livre ancien :
« Nous voulons rendre hommage à toutes celles qui ont pensé et publié dans l’ombre, dont les écrits ont été tirés à petit nombre ou jamais réédités et parfois négligés des circuits institutionnels de conservation. Nous pensons que les libraires d’ancien, par leur lien direct avec le livre rare, peuvent jouer un rôle essentiel pour réhabiliter les femmes de lettres dans la mémoire collective. »
On parcourt comme un roman ces tableaux de femmes passionnées d’écriture, au destin souvent tumultueux : avec leurs publications anonymes ou sous pseudonymes masculins ou épicènes, les écrivaines luttent entre besoin de reconnaissance et oppression patriarcale.

Valentine Verlain, une « folle » littéraire ?
La notice 79 consacrée à Valentine Verlain, née… peut-être en 1870 et morte en 1926, est bouleversante. Ses mémoires La Faulx du ministre. Histoire d’amour contemporaine, ont été diffusés vers 1929, sans lieu ni date, hors commerce. Il s’agit donc d’une édition posthume qu’on doit à sa sœur. Ce cas résume tragiquement toutes les conditions d’invisibilisation de l’époque. Voici un extrait de la notice du catalogue (p. 18) :
«Ces mémoires d’une jeune fille « dérangée » relatent les détails de sa liaison avec l’homme politique Gabriel Hanotaux, et tous les déboires qui s’ensuivirent. L’actrice délaissée, ayant tiré deux coups de feu à blanc sur son ancien amant, défraya la chronique en révélant les compromissions des hommes politiques de son temps. Usant de ses relations auprès du préfet Lépine, l’ancien ministre devenu académicien parvint à la faire incarcérer « préventivement » pour étouffer l’affaire, mais elle s’obstina pendant une douzaine d’années à le poursuivre en justice sans jamais obtenir réparation. Un prix littéraire portant son nom a été créé en 1927 « destiné à une femme de lettres ou à une artiste malheureuse ».»
Ce prix a été décerné de 1930 à 1943 à huit écrivaines dont les noms demeurent oubliés.
Un superbe portrait de Valentine Verlain au musée des Beaux-Arts d’Agen, par Antoine Calbet (1860-1944), lui rend hommage.
Cependant, le peintre est admirateur de l’actrice mais aucune mention n’apparaît, dans la présentation du musée d’Agen, de son œuvre littéraire :
« Le regard se perd au loin, esquissant un sourire songeur. Avec ce portrait, Antoine Calbet rend grâce à une jeune femme élégante, distinguée et pensive. «

Seul Léon Daudet rend vraiment hommage à l’écrivaine dans son ouvrage La Femme et l’Amour (Paris, Flammarion, 1931, « Aspects de femmes », p. 36-38).
Le récit de ses déboires est pathétique :
« La déplorable condition de la femme dans notre pays, et j’imagine dans quelques autres, m’a transpercé avec le cas d’une jeune actrice de fort bonne famille, Mlle Valentine Verlain, morte il y a peu d’années, après un véritable calvaire. Fort jolie, toute menue, toute frêle, avec de grands yeux buveurs, comme dit Aubanel, la pauvre enfant avait été séduite, dans sa maison, par un ami de la famille, académicien et ancien ministre des Affaires étrangères, remarquable hypocrite, que j’avais autrefois bien connu. Puis ce fut la brutale histoire de l’abandon, de la fuite du mauvais homme, du désespoir de sa maîtresse, des menaces, et finalement (grâce à la complicité du préfet de police d’alors, du nom de Lépine), Mlle Verlain fut arrêtée arbitrairement en pleine rue, comme elle sortait de chez elle, se rendant à une séance de l’Académie, brutalisée par des argousins, comme une fille publique, conduite devant un haut policier qui lui tint ce langage : « Je vous arrêterai chaque fois que cela me plaira… » Le prétexte de cette ignominie était que la jeune fille était soupçonnée d’avoir l’intention de faire scandale sous la coupole. Son séducteur, capon notoire, avait eu la colique à la pensée d’une algarade […].
De 1912 à 1919, avec une étonnante ténacité, Mlle Verlain poursuivit le triste Vert de Coupole et son Lépine devant toutes les juridictions possibles. Partout elle fut déboutée et condamnée aux frais, ce qui donnait déjà une fameuse idée de l’indépendance et de la dignité de la justice française […]. Sa carrière fut brisée, sa santé anéantie. Elle traîna, pendant quatorze ans, une vie désolée, languissante, volontairement solitaire et dénuée […] et quitta finalement ce monde cruel en laissant un livre vengeur et beau, tiré à un petit nombre d’exemplaires La Faulx du Ministre. » (extrait cité dans l’article « Prix Valentine-Abraham-Verlain » de Wikipedia, note 1)

« Quand un homme a honte de lui, il est impitoyable pour les autres » (Dumas fils)
On peut lire sur Gallica le texte intégral de La Faulx du Ministre, suivi d’un appendice riche de lettres, de documents et de pièces justificatives qui plongent le lecteur dans l’univers mondain et impitoyable de l’entre-deux-guerres, pour une femme avide d’idéal et d’éternité :
« Son ombre revient toujours, et malgré tout, se placer auprès de moi ! Je ne pourrai donc jamais reprendre la part de moi- même qu’il a emportée ? Son souvenir m’enveloppe comme un voile de deuil et m’isole. Je compare mon amour de jadis à un bel adolescent blessé avant d’avoir vécu toute sa vie, et qui, depuis des années, agonise sans pouvoir mourir. »

« A Gabriel Hanotaux, […] à l’homme dissimulé, à l’amant […], à l’auteur du scandale, à l’étonnant diplomate »